lunes, 21 de septiembre de 2015

LA FACE NORD



Traduction: François Depassio. 
Volver a la versión española de este cuento.
D'autres nouvelles en VF : LES DEUX COULEURS DU REGARD. 


© Amaurys García Calvo, Lisboa, 2016.
Fut un temps où ils mettaient un ventilateur pour accélérer le dégel, mais les enfants se réveillaient aux aurores, l’appétit insolent et vivace. Mais plus maintenant. Maintenant, ils les laissent se décongeler tout seul. Le facteur sonne, la mère sort. Elle revient, la Déclaration des impôts ouverte. Alors le père va jusqu’à dans la chambre des enfants et débranche chaque congélateur. C’est ainsi qu’ils prolongent le calme de la dernière nuit de l’année fiscale.
Le lendemain matin, quand les parents s’approchent, curieux, l’haleine des enfants est un souffle glacé. Une vapeur épaisse. Comme d’habitude, celui du milieu a les yeux ouverts et le regard vide. La mère peut donc se mettre à l’œuvre, chocolats chauds accompagnés de financiers et sandwichs pour le pique-nique. Jusqu’à ce qu’enfin, l’un après l’autre, tous trois s’étirent et baillent revenant à la vie, si mignons dans leurs lits presque tièdes. Le père, resté aux aguets alors qu’il remplissait les cases de la Déclaration, appelle. La mère accourt et s’appuie, émue, sur la poignée de la porte. C’est comme les voir naître à nouveau, comme sentir leurs petites mains se serrer pour la première fois, être complice des tétées, des régurgitations, des tapes dans le dos et des petits rots.
L’euphorie est brève.
En promettant un pique-nique s’ils sont sages dans les bureaux des impôts, le père jugule toute rébellion pendant le petit-déjeuner. Le départ pour le rendez-vous se fait de bonne heure pour arriver avant les retraitées.
L’agent à l’accueil les reconnaît. Il les salue chaleureusement. Comme toujours, il s’étonne de les voir tous les cinq. Il les invite à ne pas faire la queue, pour les enfants, car il n’y a sûrement personne pour les garder. Pas peu fier de la fleur faite à la famille en leur évitant l’attente, il fait remarquer au père à quel point les enfants grandissent lentement de nos jours.
— C’est la même chose avec mes petits-enfants — conclut-il.
L’agent les accompagne jusqu’au bureau cubique du comptable, les laisse à sa merci, les invite à s’asseoir bien qu’il n’y ait que deux chaises. Les adultes les remercient en choeur pour leur gentillesse. Le comptable n’émet aucune protestation quant à la surpopulation de son cube : les enfants jouent en silence sur le tapis. Il se livre aux parents. Il égraine les déductions sur le règlement des prochains paiements, se réjouissant de la part supplémentaire du petit dernier, de la demi-part de celui du milieu, avec ces yeux si vifs, et puis de celle de l’autre, tant qu’à faire. Sous la table en verre, trois petits bouts de chou, trois petites bouilles à croquer.
Une fois la déclaration signée, il faut attendre l’avis favorable. Ils le recevront lui aussi par courrier, ce qui peut prendre plusieurs semaines. En attendant, le père commence les travaux dans la chambre des enfants. Il nettoie à fond l’habitacle des congélateurs, passe de l’anti-corrosion sur les angles et met le tout à sécher sur le balcon. Pour la nuit des rejetons, la mère dispose des matelas en mousse sur le parquet et les trois frères dorment en se serrant les coudes sous un drap orangé, rêvant plus que jamais de bord de lac, de feux de camp, d’étincelles brûlant la peau, de chants indiens…
La famille prépare un dîner traditionnellement copieux pour fêter l’avis favorable, la mère essaye de calmer celui du milieu avec son dessert préféré. Il ne restera plus qu’à négocier les mensualités du total imposable, l’opération se fera par téléphone. Le père promet de s’occuper dès aujourd’hui de cette dernière démarche.
Au cas où, ils attendront jusqu’à la fin du mois pour lever le camp et mettre un terme à la tranquillité plastique des petits soldats et des chevaux en embuscade dans les chaussures, dans les taies d’oreiller et dans l’armoire. Mais dès le premier prélèvement du service des impôts sur le compte familial, les parents vérifient qu’il correspond bien à la somme négociée, et c’en est fini de l’air pur ; les enfants aident à l’installation des congélateurs. Ils les branchent eux-mêmes. Aux pieds de chaque lit-congélateur, les enfants ont de minuscules tiroirs que leur père a fabriqués de ses propres mains. Ils y rangent leurs portraits, la cassette de leurs premiers pas, leurs dents de lait, leurs bracelets de maternité, leurs cordons ombilicaux, presque rigides sous l’effet du formol.
C’est la nuit la plus dure. Sous un couvercle, le sommeil tarde à venir. Ils toussent. Leurs dents claquent tellement fort, un troupeau de phoques pourrait surgir à tout instant. Il y a quelques années, pour calmer leur angoisse, le père avait fait en sorte que, même après la fermeture, la lumière des congélateurs reste allumée. Mais les protestations de celui du milieu ne cessèrent pas pour autant. Il déteste avoir les pieds couverts. Il les sort avec rage. Et puis il se réveille, les yeux grand ouverts. Ils sont vitreux, ces yeux de poisson avarié.
Mais après cette nuit-là, un solide silence règne dans le foyer. Quarante-huit heures —pas plus— après avoir rebranché les réfrigérateurs, les époux savourent le calme de la première nuit de l’année fiscale.

Traduction: François Depassio. 
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D'autres nouvelles en VF : LES DEUX COULEURS DU REGARD.

© Amaurys García Calvo, Lisboa, 2016.


© A. G. C., septiembre, 2016.
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